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lundi 5 février 2007, par Priscillia Fattelay

Madeleine Chapsal

Après avoir treversé des épreuves très douloureuses (son exclusion du Prix Femina et la mort de Jean-Jacques Servan Shreiber), Madeleine Chapsal sort de son silence avec un livre dans lequel elle évoque ses blessures. Toujours vraie, et surtout très touchante, elle nous confie son chagrin. Confidences d’une amoureuse.

Vous venez de publier un livre dans lequel vous évoquez, je cite « des portes refermées de votre vie ». A savoir d’une part votre exclusion du Prix Femina et un chagrin sans commune mesure, la perte de celui que vous nommez « l’homme de votre vie ». Votre plume et l’écriture sont-elles vos confidentes ?

J’ai toujours eu recours à l’écriture dans tous les moments difficiles de ma vie ou malheureux mais surtout les difficiles. A tel point d’ailleurs que mes amis ou les gens qui me connaissent finissent par s’en moquer. Ils disent « Ca y est, Madeleine va faire un livre ». Ca a commencé, comment vous dire ? Je prends au hasard : La Charente est entrée chez moi à Sainte et j’ai écrit « L’inondation ». J’ai eu un gros chagrin d’amour, j’ai écrit « La maison de Jade ». J’ai fait une analyse avec Françoise Dolto, j’ai écrit ce que m’a appris Françoise Dolto. Je n’ai pas pu avoir d’enfant, j’ai écris « La femme sans ». J’ai beaucoup vécu seule, j’ai écrit « une soudaine solitude ». Vous voyez, j’ai besoin, quand une expérience très forte m’arrive de la transcrire à la fois pour moi et pour les autres. Je me suis aperçue que ce qu’on vit, ce que je vis. (J’ai aussi écris un certain âge puisque j’ai commencé à prendre de l’âge). Et bien que beaucoup de gens vivaient la même chose. Mon métier d’écrivain, c’est de le mettre en mots. Quand je vais dans les fêtes du livre, mes lectrices viennent vers moi et me disent : « merci, vous avez écrit ce que j’ai ressenti » ou alors « Ca m’a fait du bien ». Il y en a même qui me disent « vous êtes ma sœur », même si nous n’avons aucun rapport ni d’âge, ni d’origine, ni de rien. Alors, un ça me touche et deux ça me donne le sentiment que même une expérience malheureuse n’est pas inutile. Ca permet de se rapprocher d’autrui, de partager, de soulager. Les gens aiment bien lire des choses qui leur arrivent dans leur propre vie.

Pour « Le certain âge » par exemple, paru il y a maintenant un an et demi, dans les fêtes du livre, je dis souvent « Mais, vous êtes bien jeune pour avoir envie de lire ce livre » et je m’entends répondre « Oh, je préfère savoir à l’avance ce qui m’attend. » C’est touchant. Non, l’écriture, c’est vraiment formidable.

Depuis quand écrivez-vous ? C’est quelque chose qui date de votre adolescence ?

Tout à fait, oui. L’écriture a été pour moi quelque chose de constitutif. J’adorais ma mère, ma grand-mère, ma tante. Malheureusement il n’y avait plus mon père, ma mère avait divorcé. Et j’ai donc commencé à 15 ans à écrire, à tenir mon journal intime dans lequel je m’interrogeais, je parlais de l’espèce humaine, je me demandais ce que je faisais sur cette terre, de toute façon, j’allais bientôt partir toute seule… Et je n’ai jamais arrêté. On a d’ailleurs publié cette année Le tome 1 de « Mon journal d’hier et d’aujourd’hui » pour lequel je n’ai pas repris exactement mes journaux d’adolescence mais j’ai ponctionné dans le passé mais aussi dans le présent.

Vous avez beaucoup de cahiers comme ceux-ci ?

Oui, énormément, j’ai énormément d’archives.

Vous allez les publier ?

Pas tous, je vais continuer à faire un choix. Mais le Tome 2 va paraître cette année et il y aura aussi un tome 3… Ca intéresse un certain public, mais ça intéresse tout de même moins que le roman. Mais c’est vrai, c’est ma vie. Je ne mens pas, s’il y a des choses que je ne veux pas dire, je me contente de ne pas le dire, mais je ne l’arrange pas.

Comment travaillez-vous ?

Le matin, tôt. Je me lève automatiquement entre 6h30 et 7h00. Je prends du café et hop, je me mets devant l’ordinateur. Alors j’ai des ordinateurs partout.

Quels sont les lieux qui vous inspirent le plus ? Paris ou vos maisons de campagne ?

Je préfère les maisons où il y a un jardin. A cause du rapport à la nature… Là, nous sommes quelques part dans le 16ème arrondissement). Ici je la vois un peu, mais le rapport à la nature est tellement important,

Vous vivez donc essentiellement à la campagne.

Oui, dès que je peux je m’échappe. A Sainte ou nous avons une maison de famille depuis trois générations avec un beau jardin. A Ray, dans la maison que j’ai moi-même fait construire, là encore avec un jardin ou encore dans le Limousin, dans la maison de ma mère que je partage avec ma sœur où nous avons des hectares et des hectares de bois, de prés…

Vous vous êtes donc réconciliées ?

Presque. C’est gentil d’avoir suivi cela. Mais vous savez, elle est tellement différente de moi. Il ne faut pas que nous soyons trop en contact.

Donc à Paris vous écrivez peu… Qu’y faites-vous ?

Lorsque je suis ici, je vais voir mon éditeur, je reçois les journalistes, je vais chez mes médecins et je vois aussi quelques amis qui sont restés parisiens. Je m’y promène aussi beaucoup. J’ai une attirance toute particulière pour le Pre Catelan, j’aime aussi beaucoup Bagatelle et sa roseraie. En fait, je suis née dans le 16ème. J’ai été élevée dans le 16ème : maman avait une maison dans le haut de la colline de Chaillot. Et puis je me suis retrouvée ici. C’est mes beaux parents qui nous ont choisi cet appartement. J’ai toujours pensé que c’était provisoire, mais j’y suis depuis mon mariage. Et finalement, j’ai adopté ce quartier. Parce qu’il est ouvert. Vous pouvez tout de suite vous en aller par la Porte de Versailles hors de Paris. Par la porte de XXX on est au bois de Boulogne en très peu de temps et enfin si on continue l’avenue on arrive directement sur les Champs Elysées. Pendant des années, je me suis dit que je devrais habiter Saint Germain-Des-Prés, parce que c’est là qu’il y a les écrivains, l’écriture, là qu’il y avait l’âme de ce que fais. Mais maintenant je n’ai plus envie. D’abord ce quartier s’est dénaturé en grande partie, les trottoirs sont étroits, les librairies que j’aimais ont fermées, un bar que nous aimions tous, le Twikenham, ou on rencontrait BHL et les autres a fermé. Ce n’est plus pareil. Il me reste mon amie Sonia Rykiel et sa boutique. Même mon éditeur Fayard qui était rue des Saint-Pères est parti rue de Montaparnasse. Donc je suis bien ici.

Quand on, arrive ici, on l’impression que c’est quartier assez neutre, assez mort. Pourtant c’est faux, il y a notamment la rue de Chaillot qui est extrêmement vivante. Il y a plein de commerçants qui se connaissent tous entre eux. Il y a la rue Jean Giraudoux, d’où je viens. Je suis allée acheter un agenda. Il y a des musées. Il y a le musée d’Aliera qui est très intéressant. Le musée Guimet qui est une splendeur.

On se trouve donc ici dans l’appartement qui a abrité vos premiers amours avec JJSS...

Oui, C’est aussi l’endroit où l’express a été fondé. Où tout le monde s’est assis à l’époque. Comment vous dire, Maintenant c’est devenu un appartement d’artistes, féminin, désordre… Mais à un moment donné c’était très strict. Mendès France est venu ici, Giscard D’Estaing, Mitterand, Françoise Giroud évidemment et plein d’autres.

Avec Jean-Jacques, on s’est installés là après notre mariage. On y a passé 12 ans. On a été marié 13 ans. Au bout d’un an nous nous sommes retrouvés là. Et quand il est partis, je l’ai raconté dans un de mes livres. C’était très émouvant. Parce que, nous étions d’accord pour divorcer. J’étais d’accord qu’il parte avec une femme plus jeune qui allait lui faire des enfants. Mais tout de mêm, au moment où il a franchi la porte de l’appartement, il s’est évanoui. Il est tombé par terre avec sa valise. Trop triste. De quitter son appartement, moi… Il avait 35 ans. En quelque sorte il quittait sa jeunesse. Les hommes sont sensibles quoiqu’on dise. Vous êtes aussi journaliste…

Oui, c’est mon métier fondamental. J’ai toujours ma carte de presse avec moi. Je me sens d’abord journaliste. Je viens d’ailleurs d’ailleurs d’écrire un article pour le Figaro Littéraire et j’étais ravie qu’on me le demande.

Et vous avez rencontré les plus grandes figures du siècle dernier. Céline, Simone de Beauvoir, Sartre… Quel est votre plus beau souvenir ?

Oui, sans m’en rendre compte, lorsque je travaillais pour l’Express, j’allais comme vous là où on me demandait d’aller. Et c’est vrai que j’ai ainsi rencontré les plus grands. Je garde un formidable souvenir de Malraux. Quand je suis allée l’interviewer mon magnétophone ne marchait pas, j’étais horrifiée et lui me disait notez, notez. Je n’ai pas pu. Mais j’y suis retournée cette fois avec un outil qui fonctionnait. J’ai posé une question et il n’a plus arrêté de parler. C’était un vrai monologue, tant et si bien qu’au moment de monter l’interview, il a fallu interposer des questions. Prévert, aussi, nous sommes devenus amis et nous nous retrouvions parfois à Antibes. Avoir connu Prévert, quel privilège ! Jeunod est devenu un ami aussi, Malraux l’était de toute façon. Lacan, quel personnage extravagant. Non, j’ai eu beaucoup de chance, mais je m’en aperçois maintenant. Maintenant qu’ils ont tous disparu… Même Françoise Sagan est partie. Alors qu’elle était pas mal plus jeune que moi. Et c’est triste. Mais il en reste un livre qui est devenu un classique. Il a été publié à plusieurs reprises, également en Poche. Les étudiants s’en servent d’ailleurs beaucoup, car c’est une image de la littérature tout à fait étonnante.

Vous savez à l’époque, L’express, c’était vraiment, l’organe de presse dans lequel les gens voulaient se trouver. Il n’y avait comme on l’a maintenant « les émissions littéraires télévisées », la radio n’avait pas la force qu’elle a aujourd’hui. Il y avait : L’express. Résultat, je pouvais rencontrer qui je voulais. Il comptaient sur moi pour les rapprocher du public, pour expliquer et rendre leurs pensées, ce qu’il avaient envie de dire, ce qu’ils avaient besoin de dire au public. Là aussi c’était une chance.

Aujourd’hui on me demande « pourquoi vous ne continuez pas, vous savez interviewer les gens… » Je dis « Parce que je ne vois pas qui qui ait la même dimension. » Ceux d’aujourd’hui, sont usés par les médias. Ils passent trop à la TV, trop à la radio. J’ai rencontré des personnalités qui n’avait preatiquement pas vu de journalistes. J’ai vu Tristan Zara sur son lit de mort. Aussi André Breton. C’était des gens, comment vous dire… Ils étaient neufs devant l’interview. Mais j’ai adoré ces moments. Ca a été une grande période de ma vie. Et puis on m’a fichu à la porte de l’Express. Première exclusion.

Et il y trois mois, les jurés du Prix Femina ont décrété votre exclusion du jury…

C’était le 30 octobre 2006 exactement. Au Crillon. C’est du jamais vu dans l’histoire des jurys littéraires. Et tout ça pour quelques phrases dans mon journal où j’écrivais « c’est bizarre, souvent elles arrivent et dès le premier tour elles votent pour la même personne ». Alors qu’à la réunion précédente, le jour avant, il y avait encore plein de candidats. Donc j’ai laissé entendre, ce qui est évidemment vrai, tout le monde le sait, qu’elles sont pour une partie d’entre elles sous influence des maisons d’édition. Cette fois là c’était Gallimard mais toutes les maisons d’édition sont concernées. C’est d’ailleurs sur cela que j’écris actuellement pour le Figaro Littéraire. Pour dire que ces agissements mettent en avant les poulains que les éditeurs ont choisi au détriment d’autres auteurs. Et puis, enfin on est plus en classe. Premier Prix, second Prix. Tout cela a-t-il vraiment un sens ?

C’est à dire qu’il est plus question d’argent d’argent que de talents dans le petit monde des prix littéraires ?

Il s’agit avant tout de question d’argent, bien entendu. Et enfin, le talent, qui peut en juger ? En plus, ce qui m’a donné envie de penser ça, ce n’est pas le fait d’avoir été exclue, c’est ce mouvement de foule derrière moi. Partout, les médias, le public. A Brives, à Strasbourg, à Sainte, à Paris… Je me suis même fait aborder dans la rue. Bravo Madame !

Je crois en effet que cette « exclusion » a choqué nombre de personnes. Je crois que les gens sentaient qu’il se passait quelque chose. Ils ne savaient pas quoi, mais ils en avaient marre. Alors ce que j’ai dit plusieurs fois déjà, c’est que j’ai efflleuré un abcès sans le savoir. Et il a éclaté. C’est là où je me suis mise à réfléchir. Je me suis dit, mais les gens n’en veulent plus des prix littéraires. Ils voudraient plus d’émissions littéraires, plus de rencontres avec les écrivains jusque dans les fêtes du livre... Vous voyez, plus de choses vraies. Et la question doit être posée. Pourquoi cet intermédiaire de ces gens qui sous prétexte qu’ils ont écrit des livres ; D’autant Il y en a certains qu’on ne connaît d’aileurs pas du tout. Si vous pouvez me cirer des dames du Prix Femina, en dehors de Régine et de moi ; A part peut-être une ou deux, on ne les connaît pas. Et pourtant, ils se positionnent en professeur, en maître absolu de ce qui est de la bonne littérature de ce qui n’en est pas. Mais au nom de quoi ?

Vous savez, j’ai eu pour voisine Nathalie Sarraute. Elle allait écrire dans le café là bas sur l’avenue Marceau. Une fois je lui ai envoyé un de mes livres. Et elle m’a dit du bien de mon livre. Je lui ai dit "Merci Nathalie, car il y a beaucoup de critiques pour dire que ce que je fais qui est assez populaire n’est pas de la littérature". Et Nathalie m’a dit « mais qu’est-ce qu’ est la littérature ? Qui sait ce qu’est la littérature ? » Un jour elle est ici, un jour elle est là, un autre jours elle sera ailleurs. Et on s’aperçoit bien avec tous ces jeunes qui écrivent d’Afrique du Nord, des auteurs qui écrivent des DOM TOM dans une langue qu’ils inventent, qu’ils concassent, qu’il poétisent. Et bien, je vous le demande, qui peut dire si c’est de la litttérature ou pas ? On avance. Le public avance. Non, définitivement, je trouve que les Prix Littéraire, ça ralentit. Ca met l’accent sur des œuvres un peu dépassées, un peu démodées.

Le petit livre dans lequel vous relatez ces faits est titré « L’exclusion ». Est-ce que c’est ce sentiment qui prédomine chez vous encore aujourd’hui ?

Tout à fait, j’ai été rejetée, à coups de pied dans le derrière. Bien sûr, c’était très violent. Mais au final, elles m’ont rendu ma liberté. Comme je le dis dans le livre, je ressentais déjà depuis quelque temps un malaise insidieux, mais je ne savais pas trop pourquoi. Au début, quand je suis rentrée dans le jury de ce prix, il y a maintenant 25 ans, il y avait des femmes formidables. Mais les choses ont changé peu à peu. Aussi bien les personnes qui étaient là que le climat littéraire. Ce qui me fait dire qu’il ne devrait plus y avoir de prix littéraires. Mais je n’aurais pas pensé à m’en aller toute seule (Ndlr. De démissionner). Non, j’aurais eu l’impression de trahir une tâche (vous savez c’est un travail bénévole). Mais en votant l’exclusion, elles l’ont fait pour moi. Alors sur l’instant, c’est humiliant. Bien sûr.

Régine (Ndlr. Régine Desforges) m’a pris par la main et m’a dit vient, nous allons déjeuner ailleurs, nous ne restons pas une minute de plus. Quand nous avons ouvert la porte, Tous les journalistes étaient là. Je l’ai raconté, ils ont demandé « Alors vous avez donné le prix ? » Alors qu’on avait voté, Régine a répondu « Non, non, non. Madeleine vient d’être exclue et moi je démissionne. » Et à ce moment là, d’entre le mot exclue, je me suis mise à trembloter et je me suis accrochée à ce que je pouvais derrière moi pour ne pas tomber par terre. Vous savez ça m’a rappelé ces moments quand vous êtes en classe et que la maîtresse vous dis « Sortez de ma classe ! »

C‘était à peu près ça. Et puis elles étaient toutes contre moi. C’est quand même énorme. Il n’y a que Claire Galois qui n’a pas voulu voter. Même Viviane Forester, de son lit avait envoyé un mot pour dire « Exclusion ». C’était inoui. Alors c’est dur. Et puis je me disais peut-être que j’ai fait quelque chose qui m’échappe et puis je me suis aperçue que non. Tout de suite, même les journalistes qui étaient là et qui ne connaissaient pas le fond du problème, étaient tout de suite favorables, de mon côté. Et puis par la suite, j’ai réçu de nombreux coups de téléphone, du courrier. Alors ça ça m’a remonté. Je me suis dit je ne l’ai pas fait exprès, mais je suis allée dans le bon sens.

Dans ce même livre, vous parlez aussi d’un autre chagrin et celui-là d’autant plus grand. C’est la disparition de JJSS, celui que vous nommez « l’homme de votre vie ».

C’était très dur parce que jamais je n’aurais pensé qu’il partirait avant moi. Quoi qu’il se soit passé dans notre vie. Ce divorce, ce partage à un moment donné avec Françoise Giroud. Entre lui et moi c’était fondamental. D’ailleurs si vous avez lu les lettres, vous vous en rendez compte. Il avait une confiance en moi absolue. Moi aussi. Cela arrive de temps en temps que l’on rencontre un être… Et ça y est, c’est pour la vie et l’au delà de la vie.

Vous avez d’ailleurs écrit que l’amour véritable est intemporel. Vous pensiez à lui ?

Oui. Bien sûr. Il y a eu d’autres hommes et d’autres aventures dans ma vie et il y en a encore. Mais celui-là, ben voilà. Si on s’intéresse à moi, il faut me prendre avec. (Rires) Et puis surtout, il m’a tout de suite donné ses fils. Je l’écris dans l’homme de ma vie. Nous avons divorcé en 1960. Un an après, quand David (Ndlr. Le premier fils de JJS) est né. Il est arrivé, il a sonné à la porte avec un bouquet gros comme ça et il m’a dit Madeleine, mon fils est né. Alors c’était bien sûr merveilleux qu’il vienne me l’annoncer et à la fois douloureux quand tout de suite après il est reparti et que je me suis retrouvée toute seule avec le bouquet et pas d’enfant. Mais c’était quand même très fort.

Vous êtes d’ailleurs restée très proche de ses fils qu’il a eu avec Sabine.

En fait, il sont tous venbus vers moi, les uns après les autres au vu de ce qu’il entreapercevaient de la relation entre leur père et moi. Et puis quand même, j’ai connu Jean-Jacques il avait 17 ans et nous avons divorcé alors qu’il en avait 35. Donc toutes ces années, c’est moi qui ai connu JJ le mieux, qui sait ce qu’il a fait, comment il était, quels étaient ses rêves, ses fantasmes, ses idéaux… Et ils sont venus me demander « Raconte-nous comment était papa ». C’était très touchant. Chacun à sa manière, chacun son tour. J’ai été tantôt plus lié avec l’un puis avec l’autre. Ca dépendait de leur vie privée aussi. En ce moment c’est David qui est seul, divorcé. Là il m’a téléphoné pour me dire « Je veux aller écrire à l’île de Ré dans ta maison, il faut que tu sois là ». Nous allons y aller fin janvier tous les deux.

N’était-ce pas difficile d’avoir ce rôle ?

Ils ont inventé la première épouse. Parce que ça ne se fait pas dans notre société. Comme dans les sociétés anciennes ou asiatiques ou la première épouse a un rôle important. Ce n’est pas la mère, pas la mère biologique. C’est autre chose, mais c’est très bien. Et d’ailleurs, Sabine son épouse a été formidable avec moi. Comme à l’enterrement, elle m’a tout de suite pris par la main. C’était formidable. J’ai déjeuné hier avec Florence Malraux qui m’a dit « quand tu es entrée dans l’église » (j’étais en retard pour des raisons idiotes). Sabine s’est levée est venue vers moi les bras tendus, elle m’a tendu la main et m’a assise à côté d’elle. « Ca avait de la classe ». Il y avait Giscard, Badinter, gnagnagna et tout un tas de gens comme ça. Et j’ai l’impression que JJ nous avait mis sur ce terrain-là. Sur le terrain de l’amour, pas de rivalités. En ce sens, il était novateur Il faut que ça vibre, que ça fonctionne, qu’on crée.

Les lettres qu’il vous a écrites et que vous avez publié sont magnifiques. C’était au début de votre mariage…

Certaines, oui. Il m’a écrit jusqu’à la fin. Il y a aussi des lettres qu’ils m’a envoyé d’Algérie, pendant la guerre. Il m’a beaucoup écrit. Et il n’a d’ailleurs écrit à personne d’autre à ma connaissance. Quelques petites lettres par ci par là. Mais cette vraie correspondance, j’espère pouvoir la publier intégralement un jour. Ce n’est pas à ma gloire pour dire j’ai été son amoureuse. C’est parce que je trouve qu’il a une dimension spirituelle que les gens ne connaissent pas.

A la lecture des quelques lettres déjà publiées de cette correspondance, on sent que votre amour a été très fort et très pur.

Oui. On ne s’est jamais disputé. On a divorcé sans s’être disputé une seule fois. Imaginez-vous. Lorsque il était loin de moi et moi loin de lui, il m’appelait, il me téléphonait, il m’écrivait. Jean-Jacques était un féministe convaincu. Il donnait toujours des choses à faire aux femmes. Où il les engageait à l’Express quand ils pouvait. Où alors il nous chargeait de toutes sortes de tâches. Donc je faisais des choses pour lui. Je ne pouvais pas l’oublier une seconde. Nous étions divorcés et on venait de commencer à traduire le défi américain en anglais aux Etats-Unis. Il me convoque et me dit regarde : « Cette traduction est nulle. Je veux que tu ailles à New York et que tu me trouves un traducteur ». Et je l’ai fait et j’ai réussi à travers des gens que nous connaissions. C’était la confiance totale.

Quel est le plus beau souvenir que vous gardez de vous deux ?

Je ne sais pas, je crois que toutes les femmes gardent une image étonnante du moment où elles entrent dans l’église avec leur robe blanche et que l’homme jeune ou moins jeune qui est arrivé avant et qui est devant l’autel les attends. Et là, c’est comme un sacre, On sent que ça durer toute la vie. On est admirable. Moi, je portais une robe admirable que ma mère m’avait faite puisqu’elle travaillait dans la haute couture. Il y a quelque chose de royal. C’est d’ailleurs pour cela que tant de femmes veulent se marier et en blanc. C’est pour avoir connu cette minute qui ne se renouvellera jamais.

C’est étonnant, vous qui êtes très éprise de liberté, j’avais imaginé que vous évoqueriez une folle balade en voiture les cheveux aux vents…

La liberté, c’est pour en faire quelque chose. C’est pour s’engager. Avec qui on veut, à juste titre et dans l’amour.

Dans une de ces lettres, il vous écris « J’espère que tu aimes Paris sans moi »…

Il voulait que je sois heureuse. Vous savez, même quand j’étais mariée avec lui toujours été très angoissée. Ce n’est pas par hasard si après j’ai fait des années d’analyse. Pour toutes sortes de raisons. Par rapport à mon enfance, à mon époque. Et lui, il voulait que je sois heureuse.Il voulait que je sois heureuse parce qu’il en avait besoin.

Que lui aviez-vous répondu ?

J’ai oublié et je ne le saurai jamais car toutes les lettres que je lui avait envoyées ont disparues. Ou il ne les a pas gardées ou quelqu’un s’est chargé de les éliminer. Je ne saurai pas.

Et aujourd’hui, que lui répondriez-vous à cette même question ?

Qu’il a été ma vie. Je lui ai dit quand il m’a demandé il y a 2 ou 3 ans « C’était qui l’homme de ma vie ? » Je lui ai dit « C’est toi ». Il m’a dit « Bon, c’est bien ». Et c’est tout. Entre nous c’était vite dit. Le jour ou je lui ai dit « Si on divorçait, il m’a dit « bonne idée ! » (Rires) Et c’est tout. 3 jour après, il m’a dit « Ah ! Tu sais, j’ai trouvé un avocat. Ce n’était pas difficile entre lui et moi.

Revenons à vos écrits, il y a des thèmes récurrents dans votre œuvre, toujours l’homme, la femme, l’amour et la passion.

Oui, l’amour, bien sûr. Il n’y a rien de plius beau que l’entente entre un homme et une femme. C’est à reprendre, à travailler. Ca ne se fait pas tout seul.

Mais on a aussi l’impression en lisant vos livres, que la femme est toujours abandonnée, seule…

Ca a été comme ça. Ma grand-mère a quittée son mari parce qu’il la battait et elle a eu raison. Ma mère a divorcé à tord parce que son mari la trompait. J’ai donc toujours été entourée de femmes seules. On vivait avec ma grand-mère, ma mère, sa sœur cadette ma tante qui n’a jamais été mariée. Ma marraine Madeleine Vionnet qui était seule depuis des années. Donc je connaissais beaucoup de femmes seules ou qu’elles avaient rejeté l’homme ou qu’elles avaient été quittées. Et moi même j’ai souvent vécu des aventures et tout à coup on partait. Parce que je ne pouvais pas avoir d’enfants, parce qu’il y avait une femme plus jeune… Et je crois que c’est le cas de beaucoup de femmes à notre époque. Mais personnellement je sui restée disponible ce qui fait qu’il m’arrive des choses nouvelles. Alors que ma sœur par exemple, elle a eu un chagin d’amour à cause d’un type épouvantable. Plus que trompé, il l’a vériatblement trahie. Et elle m’a dit après l’avoir quitté « plus jamais un homme », comme avait dit Simone de Beauvoir à une époque. Mais ma sœur était très jeune.

Vous, vous espérez toujours l’amour ?

J’ai toujours espéré, et j’ai toujours retrouvé quelque chose d’autres, de différent, d’heureux, de vivant.

Pour votre prochain roman « L’amour à 3 » peut-on espérer une fin heureuse ?

Ce livre est un roman que j’ai retrouvé dans mes tiroirs et que j’ai réecris. Oui, dans le sens ou ces trois personnages qui se font et se défont reprennent leur liberté. Est-ce que c’est une fin heureuse ? Je ne sais pas puisque c’est quand même fondé sur une rupture. Et ensuite, je vais publier « La femme à l’écharpe » qui est un petit roman qui complète une nouvelle que j’avais écrite à la demande de Hachette qui n’était pas dans le commerce. Alors je l’ai réécrit. Il raconte l’histoire d’une femme dont le mari voudrait qu’elle vende sa maison de famille. Elle choisit de ne pas la vendre et de rester en province. Où elle va rencontrer un autre homme. Je publierai aussi le Tome 2 du journal qui paraîtra à la rentrée prochaine.

Vous avez aujourd’hui « un certain âge », comme le titre d’un de vos livres d’ailleurs et pourtant vous êtes toujours aussi prolixe. Vous allez continuez à écrire toute votre vie ?

Tout d’abord merci de ne pas donner mon âge, pour ne pas faire fuir mes prétendants. (Rires) J’en ris mais c’est vrai qu’il y a encore beaucoup de préjugés sur l’âge à notre époque. Je l’ai moi-même vécu et j’en ai tiré un livre que j’ai intitulé « L’amour n’a pas de saison ». Mais vous savez, tant que Dieu me prête non seulement vie mais aussi cerveau car on est pas maître de ce qui se passe dans son cerveau. Mais en avançant en âge, on va plus vite à l’essentiel. On a comme on dit plus de métier. Comme un ébéniste va tout de suite donner le Bon coup de ciseau un bois, comme le peintre n’a besoin que d’un coup de pinceau. Je pense à Alain Resnais, un type qui a mon âge. Il sait tout de suite ce qu’il va faire lorsqu’il a une idée de film. Alors tant qu’on n’est pas devenu gâteux, on est au contraire en pleine possession de son métier.

La retraite, ce n’est donc pas pour vous !

La retraite, par chance ce n’est pas pour les artistes ni pour les artisans. C’est notre chance. On a une vie d’insécurité. On ne sait jamais si on va arriver à la gagner. Mais on a cette chance là de ne pas être poussés à la retraite. C’est fou, on pousse les ge,ns à partir à la retraite à 50 ou 55 ans alors que c’est justement le moment où l’on est au maximum de ses capacités. Cette société-là est abominable. C’est du massacre humain. On massacre les jeunes d’un côté et les vieux de l’autre et au milieu on les exploite. Il faut se défendre et tâcher de garder sa liberté, chacun à sa façon. Il faut se battre chaque jour. C’est ça qui maintient en forme.

Vous avez aussi publié un ouvrage qui s’intitule « Les plus belles lettres d’amour » Vous souvenez-vous du début de l’une d’elle.

J’ai surtout fait la préface car les lettres étaient déjà écrites, mais ça m’a beaucoup amusée. Le début d’une correspondance amoureuse, c’est toujours extraordinaire. « Mon amour, ma bien-aimée. » D’abord on se vouvoie. « Je n’imagine pas de continuer à vivre sans vous, tout ce que je désire est à vos pieds… » Et cela à toutes les époques. Même si le vocabulaire change un peu, les lettres disent les mêmes choses. Et puis après ça devient, « ma chérie tu m’excusera, mais aujourd’hui j’ai un rendez-vous, ce qui fait qu’il vaudrait mieux remettre notre rendez-vous à demain. » Et puis à la fin ça devient « ma bonne amie, je suis bien content d’avoir de vos nouvelles mais je crois que je vais rester à la campagne. Etc. » C’est comme ça, quasiment automatique. Et je trouve ça bien triste.

Vous pensez que toutes les histoires d’amour finissent mal ?

Non, elles ne finissent pas forcément mal, mais beaucoup tiédissent et je trouve cela dommage. Je trouve que la passion devrait toujours rester à son extrême. Il faut lutter contre l’habiotude. On se fait souvent des idées de l’autre praytiques ou commodes qui fait qu’on ne le voit plus dans son entier. Et à la fin on s’adresse à une petite chose qu’on a mis sur son étagère et qui n’est plus. Qui n’est plus l’autre. Mais j’ai heureusement un beau modèle. Mon père, jusqu’à la fin de sa vie était un amoureux. Il est mort à 98 ans la maion dans la main de sa vieille amie. Il était veuf mais il av ait cette vieille amie et quand il la voyait arriver le matin, il lui disait « Que tu es jolie ma chérie ». Elle avait 90 ans. Je trouvais ça exquis. Je ne vois pas pourquoi c’est impossible. Moi, j’espère qu’on me dira cela. (Rires)

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