La vie est-elle possible dans un havre de verdure et de paix ? Oui. C’est ce que prouve en tout cas le jardin du Luxembourg placé au cœur de Paris depuis près de quatre siècles. Car ce jardin est, malgré ses 23 hectares de tranquillité, un lieu vivant et de rencontres. En dépit de son prestige et sa grandeur, il reste un jardin de quartier. Il a été fréquenté par des générations successives de Parisiens, emportant dans leur vie d’adultes les souvenirs impérissables des courses de voiliers sur le bassin central, des promenades en poneys, des haltes-friandises dans les petites cahutes en bois vertes ou encore des balançoires qui paraissaient gigantesques. Le charme est resté intact. Même en hiver, on y croise toutes sortes de personnes y travaillant ou s’y promenant. En cette fin de mois de janvier, c’est le cas de Mikael Balchtin. Contemplant la statue de Pierre Roche intitulée « l’effort » située dans la partie nord-ouest du jardin, cet homme d’environ quarante ans médite quelques instants sur la signification de l’œuvre d’art. Il est russe et ingénieur dans le domaine du gaz. Malgré son très fort accent, on parvient à comprendre quelques bribes de phrases. « Je suis en voyage d’affaires, explique-t-il. Il n’y a pas de jardin comme ça en Russie. L’atmosphère est bien meilleure ici que dans mon pays. »
Un kiosque à crêpes de 2 m²
Mikael est loin d’être le seul touriste s’aventurant dans ce coin de la capitale. Et ce n’est pas René qui dira le contraire. Car quelques centaines de mètres plus loin, à l’est du jardin, il en a vu passer des milliers par sa cahute. 48 ans, la calvitie bien entamée, cet homme fait des crêpes dans son kiosque de deux mètres carrés depuis douze ans. Au fur et à mesure des années, il a dû apprendre les principales langues touristiques pour comprendre ses clients. « Maintenant je parle l’anglais, l’espagnol et l’italien » dit-il, comme si cela était naturel. Qui aurait prédit à cet ancien croupier du cercle de jeu de l’Opéra de Paris un destin de polyglotte ? « Je connaissais la personne qui tenait ce kiosque avant moi. Au moment de partir à la retraite, elle m’a prévenu. C’est comme ça que j’ai atterri ici. » Alors que son fils et sa petite amie viennent par hasard lui rendre visite et commander une crêpe au chocolat, René explique très simplement que certains touristes reviennent chaque année le voir. « Certains m’ont même inscrit dans des guides touristiques. » Juste à côté, l’accès principal au bassin depuis la porte est du jardin donnant sur le boulevard Saint-Michel, draîne des grappes de visiteurs. Le ciel est gris et bas, mais la température clémente. L’hiver n’est perceptible qu’à un léger vent froid qui, à la longue, rafraîchit bien les mains et le visage.
Des gendarmes en faction
La fontaine Médicis d’ordinaire si prisée n’attire aujourd’hui pas les foules. Un spectacle de canards sortis de l’eau et se « chamaillant » suscite tout de même la curiosité d’une vieille dame et d’une maman accompagnée de ses deux enfants. Mais ce n’est pas ce qu’on pourrait appeler un jour faste pour cet endroit le plus décoratif du jardin. C’est la reine Catherine de Médicis qui commanda cette fontaine, car elle voulait retrouver l’atmosphère des jardins de son enfance à Florence. Le Sénat est là, imposant son architecture aux visiteurs. En faction, les gendarmes assurent sa sécurité. Déjà l’été la position statique ne doit pas être confortable, mais en hiver elle doit être vraiment redoutable. Heureusement des roulements interviennent pour libérer ceux qui sont en poste. Mais cette relève n’a rien de commun avec la relève de la Garde de Buckingam Palace à Londres. Ici point de folklore. De la simplicité française. Les nombreux visiteurs entrant par les deux portes de la rue Vaugirard ne semblent pas s’apitoyer sur leur sort.
« Une trentaine de livres par an »
Laurent, lui, est aussi en faction. Mais pour des motifs moins officiels et sécuritaires. Il tient une des toilettes publiques du Jardin. Ici la discrimination semble tolérée : les messieurs paient 20 centimes d’euros le droit d’uriner quand les femmes en paient le double. Personne ne le murmure, mais Laurent semble une figure dans ce havre de verdure. A 60 ans, les cheveux gris et blancs, Laurent passe sa journée dans ce pavillon de bois vert. Et contrairement à ce qu’on pourrait penser, la clientèle peut-être nombreuse. Sauf ce matin où une poignée de visiteurs seulement est passée. Depuis cinq ans, Laurent tient ces toilettes. Et il lui faudra encore cinq années pour être à la retraite. Le temps de lire les nombreux bouquins que des clients aimables lui offrent régulièrement. « Des personnes habituées viennent cinq-six fois dans la semaine dans mes WC et me donnent à cette occasion des livres policiers quasiment neufs. On m’en donne une trentaine par an. Depuis que je suis ici, j’en ai reçu à peu près cent cinquante. Je les lis pour passer le temps pendant la journée. » Célibataire endurci, Laurent est bien placé pour se faire une idée des types de personnes passant par ce jardin. Alors qu’un homme arrive et lui verse les vingt centimes de rigueur, il avoue malicieusement compter le nombre d’usagers se lavant les mains après avoir uriné avant de conclure : « Et ce n’est pas les gens les mieux habillés qui sont les plus hygiéniques. »
Le rendez-vous des nounous
Dans cette partie nord-ouest du jardin, se trouvent des recoins de verdure magnifique pleine de paix et de quiétude. Quand on se trouve devant l’effigie sculptée de Paul Verlaine, on ne peut que goûter l’harmonie des lieux. En matinée, ce coin n’est guère fréquenté que par des gens de passage. Ce n’est qu’avec les beaux jours ou à midi, pour la pause-déjeuner, que les Parisiens viennent s’asseoir. En cette période hivernale, seuls le bruit des voitures de la rue Guynemer et les échanges sur les courts de tennis viennent rattacher cet endroit à la vie urbaine. Une mère promène sa fille de trois ans et lui fait admirer un arbre dont les fleurs sont déjà écloses. Quelques pas plus loin, deux jardiniers plantent l’encadrement d’un arbre. Geneviève, 70 ans, en profite quant à elle pour entretenir sa forme. Le cheveux gris et le visage avenant derrière ses lunettes, elle habite le quartier de Montparnasse et vient tous les jours vers 9h30 pour faire son jogging. « Ce serait idiot de ne pas en profiter, glisse-t-elle. » Au « Luco » comme l’appelle familièrement les étudiants, on croise tous les âges de la vie. Et c’est certainement en se promenant du côté du jardin d’enfants de la Roseraie, en face de l’Orangerie, qu’on croise les plus petits de ce microcosme. Clara et Isaure ont ainsi quelques mois seulement et sont déjà au grand air. C’est que leurs nourrices respectives, Judith et Patricia, ont pris l’habitude de venir chaque jour promener les plus grands : « ce n’est pas bon pour les enfants de rester toute la journée dans un appartement. Sinon ils deviennent hystériques, avance Patricia. Ici dans ce jardin exclusivement « réservé aux petits en âge maternel » comme le rappelle un panneau à l’entrée, toutes les nourrices du quartier se côtoient tous les jours de la semaine. « C’est le bureau des nounous, assure Judith. Mais quand il pleut, on va à la bibliothèque de la rue de Rennes », poursuit-elle.
Un endroit pour manger
Quand en fin de matinée, Line, la soixantaine, s’exerce à la danse classique, les joueurs d’échec du Luco ne sont pas encore installés. Ils ne viennent qu’en début d’après-midi. Line a enseigné la psycho-sociologie à l’Institut d’Administration des Entreprises à la Sorbonne. Mais aujourd’hui, à la retraite, elle se sert d’une balustrade du jardin en fer forgé pour accomplir un travail à la barre. Pendant ce temps, résonnent les balles de tennis sur les cours adjacents. Et plus loin, sur l’allée principale menant de la rue Guynemer au grand bassin, des enfants font un tour dans un attelage de poneys. Vers midi, tout type de personne vient avec un sandwich pour faire une pause déjeuner entre deux cours ou entre deux rendez-vous. A côté de la pelouse où se trouve la statue d’Edouard Branly (ses travaux permirent d’inventer le télégraphe), un mûrier blanc étale ses branches dans un vaste périmètre. Il forme comme un parasol géant tant ses branches vont chercher loin. Au sol, une petite plaquette rappelle que cet arbre a été introduit en Provence en 1494, mais qu’il était déjà cultivé en Mésopotamie tandis que les Chinois l’utilisaient depuis plus de cinq mille ans. Sœur Agnès se trouve juste à côté lorsqu’elle mange son sandwich. Habillée en religieuse, sœur Agnès est dominicaine. Elle fait des études à la Catho en vue d’obtenir une maîtrise en Ecritures saintes. Depuis qu’elle se rend à la Catho, sœur Agnès qui est d’origine vietnamienne, passe par le jardin du Luxembourg. « C’est plus priant, affirme-t-elle. Je peux dire mon chapelet et contempler. Ici, c’est un peu comme si le ciel et la terre se rencontraient. » A côté, assises sur leurs chaises métalliques caractéristiques du lieu, trois étudiantes semblent moins préoccupées par le recueillement : elles croquent à pleines dents dans leur sandwich.
Des boules, des échecs et des jeux verts
Deux cents mètres plus loin, le terrain de boules est occupé par une demi-douzaine de joueurs de l’ASJL (Amicale Sportive des Jardin du Luxembourg). Willy, Eric, Maurice, Joseph et leur deux autres compères s’entraînent en échangeant quelques propos.
Horst, lui, préfère les échecs. Entre le jardin d’enfants de la Roseraie et les courts de tennis, il vient de Massy deux à trois fois par semaine. Il y rencontre d’ailleurs un certain Maurice, éditorialiste à L’Humanité, avec qui il partage la passion de ce jeu. Chaque jour d’hiver, ils sont entre dix et quarante à chercher l’échec et mat. Tandis que Horst raconte comment il est arrivé d’Allemagne en France il y a une trentaine d’années pour épouser une Française, deux joueurs se font face et appuient sur un minuteur à chaque fois qu’ils ont joué. Quelques tables plus loin, un joueur s’énerve carrément, car il vient de perdre pour la troisième fois d’affilée.
Pendant ce temps, Marie attend le client dans son petit kiosque où se mêlent friandises et jeux. Une maman lui achète une boîte de MM’s pour son petit garçon.
Mais l’endroit le plus animé du jardin du Luxembourg est l’aire de jeux verts où seuls ceux qui ont au moins sept ans peuvent se rendre. Là, les cris fusent et la joie de s’amuser est perceptible. Les mamans ou les nourrices regardent leurs enfants pour qu’ils ne commettent pas d’écart. On s’arrache les toboggans, la pyramide de cordes, les balançoires et les jeux en tout genre. Juste à côté, le théâtre de marionnettes où se joue « Guignol et le cirque en folie » est à moitié plein. Cela représente tout de même une centaine de personnes, parents et accompagnateurs compris. Quant tout le monde sort à la fin du spectacle, le manège de chevaux en bois d’à côté se remplit d’un coup. Sans doute pour la plus grande joie de son gardien au visage tahitien.
« Fermeture ! Fermeture ! »
Vers 16h50, deux gardiens du jardin fument une cigarette devant leur loge. Dix minutes plus tard, un « partez ! » résonne dans un de leur talkie-walkie. C’est l’heure de la fermeture et avec les gendarmes venus « en renfort », le ratissage des allées commence. « Fermeture ! », « Fermeture ! » clament les gardiens. Les sifflets se répercutent aux quatre coins du Luco. Sur l’allée principale menant vers la rue Guynemer, une cohorte de poussettes s’avance. Derrière elles, un binôme de gardiens ferme les lourdes portes de fer du jardin. Celui-ci va pouvoir se reposer avant d’ouvrir le lendemain.

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