Journaliste et écrivain, éditrice et femme de radio, Laure Adler est une féministe fervente. Pour Temps Libre, elle livre sa vision du féminisme et de la place de la femme dans la société d’hier et d’aujourd’hui.
Vous venez de préfacer deux livres dédiés aux femmes : "Les femmes qui écrivent sont dangereuses" et "les femmes qui lisent sont dangereuses". Est-ce d’abord un engagement féministe de votre part ?
Oui, cela fait partie de mon engagement féministe qui date de la naissance du MLF (Mouvement de libération des femmes ) au début des années 70.
Pour vous qu’est-ce que le féminisme exactement ?
C’est la possibilité pour les femmes d’accéder à une véritable égalité en terme de responsabilité(s), de reconnaissance et de dignité.

Quelles sont, selon vous, les figures de proue du mouvement féministe ?
Je pense à Olympe de Gouges. C’était une révolutionnaire qui a dit : "Si les femmes ont le droit d’aller à l’échafaud, elles devraient aussi avoir le droit de voter". Elle n’a pas obtenu le droit de vote mais a été exécutée. Je pense également à Lucie Aubrac, qui vient de s’éteindre. Cette résistante a fait preuve de courage et d’ exemplarité pendant toute la période de la guerre. Enfin, plus proche de nous, Simone Veil qui a réussi à faire voter la loi sur l’interruption de grossesse (IVG), reste une figure majeure du combat pour la libération de la femme. Au même titre que Antoinette Fourque, qui est à l’origine du MLF. Mais il ne faut pas oublier toutes les anonymes qui sont nombreuses : celles qui travaillent au planning familial, celles qui dans les associations luttent contre les violences conjugales, celles qui travaillent pour l’égalité professionnelle des droits. Autrement dit, toutes les femmes qui luttent pour les droits des femmes.
Selon vous, qu’est-ce que les femmes ont apporté à la littérature ?
Leur loyauté vis à vis de l’écriture. La volonté de chercher à comprendre ce qu’il y a au plus profond de soi, de plus intime. Plus que les hommes, elles ont tenté d’aller au tréfonds de leur propre intimité et, en parlant d’elle(s), elles ont parlé de l’universel. En évoquant leur propre solitude, leur propres angoisses devant la mort ou leurs propres relations avec leur mère, des thèmes récurrents de l’écriture, elles ont transmis aux lectrices de véritables leçons de vie.
En quoi les femmes qui écrivent vivent dangereusement ?
C’est plus visible dans le Tiers Monde. En Inde, l’écrivaine Arundhati Roy qui mène un combat pour l’égalité des Intouchables et l’abolition des castes, vit dangeureusement et prend des risques considérables. Une femme vietnamienne est actuellement emprisonnée parce que ces écrits sont jugés dangereux. Des femmes afghanes, parce qu’elles veulent écrire, mettent chaque jour leur vie en péril. Si aujourd’hui en Europe les femmes ne prennent plus de risques, elles en ont pris aux 19ème et 20ème siècles. Que ce soit en terme d’engagement politique ou de condition de vie matérielle, des écrivaines comme Jane Austen, Charlotte Brontë, Anna Harendt ou encore Marguerite Duras ont vécu dangereusement. Ecrire pour une femme reste toujours dangereux. Plus dangereux pour sa vie mais elle risque l’isolement, la solitude, la coupure sociale, et le jugement des autres. On se gausse plus facilement des femmes que des hommes, on les prend moins en considération.
Dans la préface vous dîtes "Au XIXe siècle, les femmes qui lisaient étaient considérées comme folles, amoureuses, hystériques et porteuses de désordre". Et aujourd’hui ?
Aux yeux des médecins, les femmes lisaient trop et s’imaginaient vivre la vie rêvée des personnages de livres. On pensait que comme Emma dans Madame Bovary de Flaubert, elles s évadaient de la réalité et incapables d’être de bonnes mères ou de bonnes épouses. A force de s’identifier à leurs héroïnes, on disait qu’elles devenaient des femmes exaltées, romanesques, refusant d’assumer les responsabilités de femme au foyer.
Vous qui êtes éditrice, comment choisissez vous vos manuscrits ? Le sexe de l’auteur a-t-il une importance ?
Je suis très intéressée par un nouveau mouvement de jeunes femmes écrivains. J’ai publié récemment Claudine Galéa qui parle de l’homosexualité féminine. Je suis attentive aux nouveaux territoires d’écriture d’où émergent depuis une dizaine d’années une audace intellectuelle que je trouve à la fois très revigorante et rassurante.
Vous êtes une fervente admiratrice de Marguerite Duras, vous avez d’ailleurs écrit et publié sa biographie qui a obtenu le prix Femina en 1998. Qu’est-ce qui vous plaît en elle ?
Elle était écrivain, mais surtout elle était engagée dans toutes les luttes politiques de son temps. Tout comme Anna Harendt qui a combattu le nazisme dès la première heure et qui, après son exil aux Etats-Unis, a participé à toutes les luttes démocratiques américaines. Actuellement, je travaille sur une biographie de Françoise Giroux qui devrait paraître dans 3 ans. C’était une femme exceptionnelle pour tous ces engagements politiques, intellectuels et pour l’égalité des droits des femmes.
Quels sont vos autres projets ?
Je prépare une émission de télé sur l’écrivain et philosophe Simone Weil. Parallèlement, je travaille à l’adaptation d’une pièce de théâtre de Anna Seghers, auteur de Transit publiée pendant la guerre. Je commence un nouveau magazine littéraire sur France Ô. A partir de septembre prochain, j’enseignerai l’histoire des femmes et la politique à Sciences Po. Je deviens aussi éditorialiste à la Trubune de Genève.
Dans la préface de "les femmes qui écrivent vivent dangereusement", vous écrivez "Aujourd’hui dans le monde, rares sont les femmes à pouvoir accéder aux mots". Pour vous c’est la condition sinequanone à l’émancipation des femmes ?
L’éducation. Plus précisément les mots. C’est par eux que se fait la première conquête pour pouvoir structurer son être, diriger sa vie, se battre contre les autres quand cela est nécessaire, et conquérir son indépendance à la foiss matérielle et intellectuelle.
Et en France, pensez-vous que la question du féminisme soit toujours d’actualité en 2007 ? Si oui, pourquoi ?
Beaucoup de droits ont été acquis à l’aube des années 70, à la naissance du MLF. Mais aujourd’hui, on est dans une période de régression. Il faut être très vigilant. Il y a encore des extrêmistes qui parlent dans cette campagne présidentielle et qui n’hésitent pas dire que les femmes doivent rester à la maison à élever les enfants. Un peu partout en Amérique, en Europe, des mouvements reviennent sur le droit à l’avortement. Sur un plan économique, il y a une très faible représentativité des femmes aux postes à responsabilités en France ( au 24è rang des pays européens). Par ailleurs, à compétences égales, les femmes sont payés 30 % de moins que les hommes. Il y a encore du boulot à faire en France !
En mars 2007, vous avez signé avec 150 intellectuels un texte qui appellent à voter pour Ségolène Royal, "contre une droite d’arrogance", pour "une gauche d’espérance".
Oui, j’essaye de faire tout ce que je peux pour l’aider. J’ai co-animé à Normale Sup un séminaire sur le thème de l’éducation, un meeting à Dijon sur les femmes. J’irai à son meeting à Nantes sur le thème de la culture. J’espère qu’elle va y arriver.
Une femme dans la course au plus haut poste de la démocratie, ça vous fait quoi ?
C’est une rupture dans l’histoire politique française. Ce n ’est pas parce que c’est une femme qu’elle doit être présidente. C’est parce qu’elle est compétente, qu’elle a de l’expérience et qu’elle représente pour moi une France plus égalitaire et plus fraternelle qui tendra la main aux plus défavorisés. Je viens de rééditer un livre sur les femmes politiques où je présente deux entretiens avec Michèle Alliot-Marie et Ségolène Royal. Dans ce livre, je montre que le combat politique des femmes est un combat perpétuel et âpre à mener. Si jamais Ségolène est amenée à être présidente, elle apportera plus de crédibilité au monde politique très masculin et même machiste. Je suis outrée de voir combien ses camarades politiques l’ont méprisée, insultée, mise plus bas que terre.

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