Cheveux coupés courts délicatement
ébouriffés et lunettes rondes :
Jane Birkin a des allures de jeune
fille. En sirotant un thé, l’artiste se
prête au jeu de l’interview avec allant
et enchaîne les sujets dans son “franglais”
inimitable.
Vous qui avez été l’incarnation de la beauté, comment percevez-vous le temps qui passe ?
J’ai eu de la chance d’une certaine manière, car je n’ai jamais été parfaite. C’est très difficile pour les femmes qui ont été la perfection- même. Si j’ai fait la première chanson de l’album sur les mains (ndlr : “Prends cette main”), c’est parce que j’ai toujours été consciente que les miennes étaient comme des hérissons, toutes fripées. Comme j’aime les défauts des autres, je voudrais que les gens m’aiment pour les miens, enfin pour ce qui est considéré comme tel. Je suis trop orgueilleuse pour avoir recours à la chirurgie esthétique. Pour le lifting, peut-être qu’ils tirent plus d’un côté que de l’autre. Et puis il me semble que le boulot n’est pas terminé parce qu’il reste le cou, les genoux… Mais le jour où je trouverai que mon apparence ne correspond plus à mon intérieur, je ferai quelque chose sans scrupules je suppose. Enfin, je ne suis pas sûre que j’ose…
La beauté est donc bien au-delà de l’apparence….
Il y a une femme que je vois beaucoup en ce moment : Annie François. C’est un écrivain du Seuil. C’est elle qui m’a donné le goût de la peinture, de faire des dessins, d’écrire des histoires et peut-être de faire ce disque. Il est important que quelqu’un vous dise “Prends cette peinture, prends ce carnet”, même si vous avez oublié la peinture depuis longtemps. C’est mieux que les films, que ce qu’on peut avoir sur le iPod. Cette femme m’a appris comment vivre, comment jardiner et la beauté des couleurs. Pour moi, cette femme est belle.
Le ton de votre dernier opus est particulièrement mélancolique. On ressent de la nostalgie pour votre enfance.
Cela a été une période vraiment heureuse pour mon frère et moi. C’est d’ailleurs chez lui une vraie maladie : il n’a pas voulu survivre à cette période jusqu’à ce qu’il ait ses propres enfants. Je ne garde que des souvenirs gais, même si la période d’internat ne le fut pas. C’était terrible d’être séparé de mon frère. Et quand on se retrouvait pour les vacances, c’était mon leader. Nos parents nous laissaient aller partout où l’on voulait sur l’île de Whight : c’était une grande joie de se retrouver. On était tout à fait libre.
Il est donc difficile de s’affranchir de son passé ?
Mon père était un héros, ma mère était sublime. Ça nous a posé des difficultés plus tard de s’échapper de ces parents parfaits. C’est comme avoir été extrêmement heureuse en amour : après il y a un manque. Pour que mes enfants puissent s’échapper de la rue de Verneuil et de ses contraintes, qu’ils puissent avoir des “sauvageries”, fumer de la paille, aller dans les granges isolées, j’ai acheté une maison à la mer. Je crois que j’ai pas mal réussi mon coup pour Charlotte en Normandie et Lou en Bretagne.
Dans plusieurs titres, les fantômes de ceux qui sont partis semblent vous hanter…
Si j’ai écrit la chanson “Je regarde par ta fenêtre” c’est pour tous les enfants qui ont perdu leur père et pour les pères qui ont perdu un enfant. Mon frère a perdu son fils à 19 ans. Cette idée de fantôme, c’est d’ailleurs mon neveu qui me l’a donné : la nuit où il est mort, il a passé un dernier coup de téléphone à son père. Il lui a dit “Je viens de relire Hamlet. Si Etre ou ne pas être est la question, Etre ou ne pas être doit être la réponse. Bye bye Pa’”. Cette réplique, tout comme de penser que les personnes qui sont mortes ne le sont pas vraiment, qu’elles errent autour de nous étaient donc notre plus grand réconfort. Ça m’a longtemps dégouté d’être une survivante, mais finalement, ce n’est pas si mal car il faut être là pour ses enfants, les aider. J’aime le fait que ma mère, décédée à l’âge de 88 ans, reste une référence pour mes enfants pour sa culture et sa curiosité.
Vous abordez également le thème de l’amour, mais il n’est pas vraiment rose. Vous n’y croyez plus ?
J’y ai toujours cru et c’est peut-être pour cela que j’ai reçu autant de chocs. Je pense qu’il y a pas mal de filles qui se retrouveront dans cet album. Ce sont des histoires très banales : quitter quelqu’un et être quitté, il y a pire, entre nous. Je ne peux pas imaginer une vieillesse seule, je trouve ça plus gai d’être avec quelqu’un et si cette personne a les mêmes souvenirs que nous, c’est encore mieux. Et puis peut-être que toutes les amertumes de tromperies ont moins d’importance à cet âge-là. Quoique, Serge me racontait une histoire où quelqu’un a osé être infidèle à 80 ans. Sa femme, qui n’avait plus qu’une seule dent l’a mordu si fort que son unique dent est restée dans son épaule (rires). Peut-être qu’on reste furieusement jaloux jusqu’à 80 ans.

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