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jeudi 11 décembre 2008, par Gabriela Santos

Luc Ferry : "Avoir une place au coeur des autres"

“Apprendre à vivre” à travers la compréhension des mythes grecs, telle est la proposition du philosophe dans ce deuxième volume. Loin de la langue de bois banalisée en politique, l’ex-ministre de l’Education nationale partage avec nous quelques clefs de sagesse : à conserver précieusement.

Rendez-vous est donné dans son bureau parisien. A l’intérieur, ce n’est pas le faste : une table, quelques chaises et des feuilles éparpillées. Luc Ferry semble submergé. Il est 18 heures. Comme un signal, il enlève ses lunettes  : l’entretien peut commencer…

Est-ce difficile de vulgariser le savoir ?

Le vulgariser non, mais le rendre compréhensible sans en trahir la profondeur, oui. Donner le sens aux mythes grecs suppose tout le contraire d’une simplification. Il faut trouver le passe-partout qui permettra au lecteur de comprendre.

Comment reconstituer le sens dêune littérature sans auteur ?

Il faut trouver la signification métaphysique au cœur de ces mythes. Cela demande de saisir cette question fondamentale : comment les Hommes, qui vont mourir et qui le savent, vont faire pour construire une vie qui en vaille la peine, une “vie bonne” ?

Qu’est-ce qui présage la philosophie dans la mythologie ?

Dans les mythes, les dieux ne sauvent pas les hommes de la mort. Au contraire, ils leurs disent : “vous allez mourir et il faut que vous vous débrouillez tous seuls !” La réponse à la “vie bonne” ne passe pas par les dieux mais par les mortels eux-mêmes.

La foi vous est-elle étrangère ?

Je sais ce que c’est d’avoir la foi et de l’avoir perdue. J’ai été croyant comme la plupart des enfants de France. Mais j’y ai renoncé en grandissant. Par contre, je n’ai aucun mépris envers les croyants. Je ne suis pas un de ces philosophes hargneux qui déteste les religions !

Philosophe, avez-vous dépassé vos peurs ?

Apprendre à ne plus avoir peur est impossible. En revanche, la philosophie apprend à faire avec, comme un judoka fait avec la force de son adversaire. Au lieu de s’y opposer, on essaye de l’apprivoiser. Et cette exigence de lucidité, parfois terrible, est primordiale car elle est, à mon sens, moins angoissante que l’illusion.

Ecrire, est-ce une façon de survivre à votre propre fin ?

Je ne suis pas assez fou pour croire ça. Comme si laisser son nom dans l’Histoire allait vous rendre immortel : la belle affaire  ! Ça ne vous empêche pas de mourir. Si j’écris, c’est pour ne pas avoir de chef. Et ça marche (rires). L’inconvénient c’est que je travaille douze heures par jour (rires) !

Vous endossez plusieurs rôles : philosophe, professeur, politique…

C’est important d’avoir une place au coeur des autres. Sinon, on risque de devenir fou. Il y a déjà une marginalisation dans le fait d’écrire, alors, si en plus on n’a pas un point d’ancrage dans le monde réel, on risque de perdre le contact avec l’Histoire et même d’écrire des mauvais livres.

La sagesse préconise de “se réconcilier” avec l’instant…

Comme dit Sénèque, à force de croire que tout se passe dans le passé ou dans le futur, on manque le présent. Donc, le sage est celui qui parvient à aimer le présent. Cependant, quand il a “la tête d’un Auschwitz”, cette idée de réconciliation n’a aucun sens. Elle est même obscène.

Ministre de l’Education nationale de 2002 à 2004, vous êtes-vous senti impuissant ?

J’en suis même sûr ! La marge de manœuvre qu’on a est infinitésimale. Le cours de l’Histoire nous échappe quelque soit l’énergie apportée : une dépossession démocratique. Je l’ai vécue par le biais du budget. D’entrée de jeu, le Premier Ministre vous dit : “il va falloir supprimer tant de postes”. Vous êtes plombé.

Pourquoi avoir accepté ce poste ? Je pensais que j’allais appartenir à un gouvernement courageux. Je me suis trompé. Pourtant, au fond, il y avait plus de risques à ne rien faire qu’à agir : on a perdu du temps, ça a été désastreux.

Et si on vous le reproposait ?

Premièrement, qu’est-ce qui vous dit qu’on ne me l’a pas reproposé ? Deuxièmement la réponse est non ! Dire que tout ce que fait le voisin est nul et que tout ce que vous faites est grandiose, je ne peux plus ! Il y a un temps pour tout et j’ai passé l’âge de trouver excitant d’avoir un ministère sous mes ordres (rires).

Aujourd’hui, êtes-vous épanouit ?

Autant qu’on puisse l’être. Sans la philosophie, je ne suis pas sûr que je serais encore en vie. C’est pour ça que je suis toujours désolé pour les gens qui n’ont pas idée de ce que c’est. Une vie sans l’avoir compris est, à mes yeux, une vie ratée.

Si vous deviez incarner un de ces dieux olympiens, la tentation ne serait-elle pas Zeus, le roi des dieux ?

Je laisse ça à Nicolas Sarkozy (rires). Moi, je me contenterai de Dionysos, dieu chaotique mais qui montre que les Grecs avaient une conscience aigüe du cosmos : équilibré sans chaos, il n’y aurait pas de vie, pas d’Histoire.

Avez-vous donc un brin de folie en vous ?

Si ça vous a échappé, je vais vous prêter mes lunettes… (rires)

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